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Traduction par Valentine Laforêt
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11 octobre : Je n’ai rien à penser sur MP2013


 

Après presque six décennies de création cinématographique, Agnès Varda, considérée par beaucoup comme le précurseur de la “nouvelle vague”, est un des grands noms vivants de la culture française. Cette femme qui se définit elle-même comme « artiste visuelle » et « filmmaker » continue à ses 85 ans ses activités et voyage d’un côté à l’autre du globe. Elle a participé au début de l’année au programme MP2013 avec des vidéos et des photographies sur le Département des Bouches-du-Rhône et les quartiers de Marseille qui ont été exposés à Aix-en-Provence et, à la mi-septembre, elle a organisé un dimanche de divertissement à la Fondation Cartier de Paris où elle a montré des créations à l’aspect plus décontracté. Malgré le long chemin déjà parcouru depuis ses débuts au cinéma dans les années 50 avec « La pointe courte », Varda ne semble pas avoir envie de prendre sa retraite de la création artistique.
 
 
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Dans votre exposition à Aix-en-Provence, il y avait beaucoup de jeux de mots. Cet après-midi, vous avez présenté un divertissement avec des numéros de cirque, du théâtre de guignol, du break dance… Etes-vous dans une période ludique de votre vie ? Quels sont les thèmes qui vous intéressent dans cette étape en tant que créatrice ?
Vous venez de voir un de mes projets de création et vous me demandez ce qui m’intéresse…
 
Dernièrement vous mettez en œuvre de nombreux projets. Peut-être ne présentent-ils pas tous ainsi…
En octobre, je vais à Los Angeles, au LACMA, où je vais exposer une grande cabane faite à partir de pellicules de films et un grand mur de photos. J’ai fait aussi une illustration pour le numéro d’automne de la revue « Zoetrope All-Story ». J’essaie d’accepter les propositions diverses qui m’arrivent parce qu’en faisant, je me divertis. Nous pensons en fonction de ce dont nous avons besoin.
 
Cet après-midi vous avez été entourée de personnes très jeunes et cela se voit que vous vous préoccupez en plus de rester connectée aux nouvelles technologies. Bon nombre de vos vidéos et de vos photographies sont réalisées au format numérique…
Il s’agit surtout de ne pas fuir une technique qui s’impose. Je n’ai pas choisi le fait que la photographie soit numérique… J’ai beaucoup travaillé à la restauration de films parce qu’il n’y a plus de salles de projection qui travaillent avec des bobines, il faut les passer au DCP, et si nous ne le faisons pas, nous ne pourrons plus les montrer… Nous ne pouvons pas tourner le dos à la technologie, il faut faire avec.
 
Que pensez-vous de MP2013 ?
Cette question ne m’intéresse pas.
 
Mais vous avez-vous-même participé à ce programme avec une exposition…
Je n’ai rien à en penser. Etre élue capitale de la culture est une occasion pour développer la ville. Que ce soit Marseille ou ailleurs, c’est bien. Marseille me plaît parce que je suis du midi mais… J’ai vu de nombreuses choses et qui étaient bien. La Capitale de la Culture donne la possibilité à certaines villes qui sont un peu dans l’ombre de recevoir une main resplendissante, et c’est cela qui est bien.
 
Comment s’est déroulée votre expérience avec l’organisation ?
Il y avait une compétition de la Capitale contre les petites villes, du Département contre la Région, de la ville de Marseille contre le Département… Enfin, ils sont tous séparés. Mais j’ai exposé à la Galerie du Département, j’ai donc joué le jeu du Département : Bouches-du-Rhône. Et il me semblait amusant d’avoir une approche au premier degré (la vidéo principale consistait en des bouches découpées qui riaient et chantaient sur une image du Rhône). Ensuite, puisque la Capitale de la Culture est Marseille, je suis allée faire un reportage dans les quartiers Nord, qui ont une très mauvaise réputation et où il y a des gens qui se battent et se tuent, pour faire quelque chose d’apaisant et avec des jeux de mots…
 
 
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10 septembre: Les Rencontres d’Arles, une des plus solides propositions de MP2013


 

Après plus de quatre décennies d’histoire, les ‘Rencontres d’Arles’ sont devenues un des rendez-vous photographiques annuels les plus importants d’Europe. Pour cette occasion, le festival de cette petite ville du Sud de la France a été intégré à la programmation de la Capitale Européenne de la Culture de Marseille-Provence 2013, une proposition qui restera ouverte au public jusqu’à fin septembre et qui prévoit d’attirer 100 000 visiteurs au total (au-dessus des 84 000 et 75 000 de 2011 et 2012 respectivement). Avec le titre « Arles in Black », les Rencontres accueillent cette année dans ses 14 espaces d’exposition des noms de taille tels que Hiroshi Sugimoto, Sergio Larraín, Arno Rafael Minkkinen ou Gilbert Garcin dans une édition où le noir et blanc en est le protagoniste presque absolu.
 
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Une des photos de Hiroshi Sugimoto

 

Après vingt ans pendant lesquels la production dans ce format a décliné jusqu’à presque disparaître, remisée par la prolifération de la couleur et de la photographie numérique, François Hébel, directeur du Festival, s’est proposé de réunir quelques uns des grands classiques et les nouvelles générations, qui affrontent cette forme esthétique avec une liberté de genre difficilement imaginable par le passé. Pour Hébel, aujourd’hui, Arles « permet un programme noir et blanc différent de ce qu’il aurait été il y a vingt ans ». Au XXème siècle, « la couleur fait croire à la réalité et le noir et blanc au symbole ». Le directeur des Rencontres explique également dans cet entretien l’influence que la Capitale Européenne a eu dans l’organisation de l’édition de cette année.
 
 
François Hébel


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
François Hébel, directeur des ‘Rencontres d’Arles’ (Photo: Claudia Huidobro ©)

 

Les photos en sépia ont pratiquement disparu mais le noir et blanc semble résister mieux à l’arrivée des nouvelles technologies. Pouvons-nous parler d’un format immortel ?
Le noir et blanc a énormément reculé aussi, raison pour laquelle nous voulions faire le point. Mais, à part des nostalgiques qui copient le passé, il y a moins de nouvelles esthétiques qu’en couleur.
 
Comment préparez-vous chaque nouvelle édition du festival ? Quelles idées ou défis vous font prendre un chemin ou
un autre ?

Les rencontres avec les artistes sont mon seul guide. Je regarde beaucoup de dossiers et voyage beaucoup. Il est essentiel qu’un programme pose des questions, provoque le débat et soit très différent des précédents. Chaque programme fait appel à des experts différents qui font le commissariat de plusieurs expositions et ainsi il y a une variété de points de vue sur la photo.
 
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Un visiteur regarde une des oeuvres de Gilbert Garcin

 

MP2013 a-t-elle influencé d’une certaine façon la proposition d’Arles cette année ?
Non.
 
Avez-vous reçu plus d’argent pour cette édition grâce à MP2013 ?
Nous avons reçu un peu de subvention de MP 2013, mais c’est tout.
 
Que signifie pour un festival aussi solide que celui d’Arles l’arrivée de la Capitale Européenne de la Culture? Est-ce une aide ou une difficulté pour l’organisation de l’édition ?
Ça aide, sans doute, en amenant plus de visiteurs dans la région, mais cela disperse aussi ces visiteurs vers des événements qui n’ont lieu que cette année-là.
 
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Exposition de Sergio Larraín

 

Avez-vous remarqué plus de soutien grâce à MP2013?
Notre aide publique a été multipliée par dix en dix ans, et cette année n’échappe pas à cette courbe exponentielle. L’influence de MP 2013 n’est pas quantifiable.
 
Personnellement, que pensez-vous de MP2013?
Superbe événement dans lequel Marseille tire, naturellement, le plus de visibilité.
 
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Trois’petites philosophies’ de Gilbert Garcin

 
 
 
 
 
 

18 juin: A Marseille, le MuCEM convainc autant les adeptes que les détracteurs de la Capitale Culturelle


 

Le MuCEM (Musée des Civilisations d’Europe et de la Méditerranée) est désormais ouvert. Depuis lundi 10 juin, Marseille possède un nouveau centre culturel destiné à se convertir en une icône non seulement pour la capitale des Bouches-du-Rhône mais aussi pour toute la France. Un peu plus de 200 millions d’euros de budget global ont servi à créer 15 500 mètres cubes de salles d’exposition, auditorium, espace pour enfants, restaurant…, espaces qui s’unissent au Fort Saint-Jean rénové à l’aide d’une passerelle. Avec une ample exposition permanente qui remonte aux origines de toute la région et deux propositions pour son ouverture, « Noir et bleu » et « Le bazar du genre », n’esquivant pas les aspects les plus conflictuels, – la germination du fascisme en méditerranée, le colonialisme, l’immigration, la mafia, les effets aliénants du tourisme, l’inégalité envers les femmes et les dernières révoltes, tant maghrébines contre leurs gouvernements répressifs que celles européennes contre les mesures d’austérité et ses corruptions politiques -, le MuCEM paraît convaincre – chose difficile à Marseille – tant les adeptes que les détracteurs de cette capitale européenne de la culture de 2013 ayant suscité tant de critiques et de manque de confiance depuis sa nomination.
 
Au-delà de son contenu culturel et artistique, cela vaut la peine de s’arrêter aussi sur le contenant en soi, un énorme bloc rectangulaire de formes poreuses et obscures qu’encadre un des environnements les plus emblématiques de la ville – l’anse du Vieux Port, aux pieds de la basilique de la Major – et dessiné par Rudy Ricciotti. Pensé, en plus de sa vocation de musée, tel une carte de visite et une campagne de marketing pour la ville, le MuCEM aspire à changer l’image d’une Marseille dégradée par la pauvreté et souvent oubliée par le reste de l’Etat. Pour traiter le nouveau musée depuis ce point de vue, nous avons parlé avec Simon Texier, expert en Histoire de l’Art Contemporain et directeur de la collection Carnets d’architectes (Editions du Patrimoine), qui explique quelques uns des aspects clefs de cet édifice chargé de responsabilités.
 
 
Simon Texier
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Selon les architectes et les experts, quelle est la spécificité architectonique la plus remarquable du bâtiment du MuCEM ?
C’est évidemment l’enveloppe ou résille, qui donne son identité visuelle au bâtiment. Mais il ne faut pas oublier la forme très originale des poteaux, dessinés comme des éléments naturels, des arbres portant le musée. Enfin, les passerelles constituent probablement le plus remarquable tour de force sur le plan technique.
 
Esthétiquement, à votre avis, le MuCEM est-il un bâtiment bien intégré et en accord avec la personnalité de la ville ?
Sa forme est relativement simple – un carré -, ce qui facilite l’insertion dans le site. Mais une architecture aussi forte et aussi exposée aux regards n’est jamais neutre. La réussite de Ricciotti est d’avoir assumé une position forte – un bâtiment gris, presque noir – tout en restant discret.
 
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Et économiquement, avec un budget global de plus de 200 millions d’euros, pensez-vous que le MuCEM était un investissement nécessaire et bien adapté à une ville comme Marseille ?
Si l’on se place dans une logique de compétition entre les grandes villes européennes, oui, Marseille avait besoin d’un grand édifice culturel. Le MuCEM est un musée national et le premier à ne pas être construit dans Paris. C’est donc un événement qui va dans le sens d’une déconcentration nécessaire.
 
Avec quels autres bâtiments d’autres villes le compareriez-vous ?
On pourrait le comparer avec l’ElbPhilarmonie en cours d’achèvement à Hambourg, par Herzog & de Meuron. Ce sera l’édifice majeur de cette ville. L’opéra d’Oslo ou celui de Reykjavik ont joué des rôles similaires. On sait depuis Bilbao qu’un bâtiment peut contribuer à changer une ville. Malheureusement, trop d’élus pensent qu’une icône architecturale suffit, alors que cela ne peut être qu’un élément d’une politique globale.
 
Si on devrait critiquer quelque chose du MuCEM du point de vue architectonique, qu’est-ce que l’on pourrait dire ?
Certains le jugeront austère, trop sombre à l’intérieur… On peut toujours trouver des critiques !
 
D’un point de vue personnel, qu’est-ce qui vous a le plus plu en regardant ce monument ?
Le plus fascinant dans la visite du MUCEM est le parcours des rampes situées entre la façade vitrée et l’enveloppe. C’est là que se joue un grand instant d’émotion : on marche dans un espace qui donne à comprendre le fonctionnement du bâtiment et qui ouvre sur la mer, sur Marseille. C’est un grand moment !
 
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15 mai : ‘Entre flammes et flots’, une bonne métaphore des faiblesses de Marseille-Provence 2013


 

Les nuits des 3 et 4 mai dernier, Marseille a accueilli un des spectacles de masse les plus importants de son programme et qui, curieusement, s’est converti en une bonne métaphore de ce que, du moins jusqu’à présent, représente la Capitale Européenne de la Culturel de Marseille-Provence 2013 pour beaucoup de citoyens. En se basant sur une esthétique industrielle, la Compagnie Carabosse a installé autour du Vieux Port environ 6 000 bougies qui ont brulé de 20h jusqu’à 23h30, offrant une jolie et insolite carte postale de la seconde ville de France. A la tombée de la nuit, les couleurs rouges, oranges et jaunes intenses des cheminées de fer forgé, des boules de braises suspendues, des pots de fleurs incendiés et du tunnel de feu ouvert jusqu’au Fort Saint-Jean ont dessiné sur le ciel noir de belles silhouettes. Quelques 200 000 personnes chaque soir ont admiré le spectacle « Entre flammes et flots », qui incluait en plus une passerelle flottante reliant les deux bras du port et permettant de le parcourir dans les deux sens. Très beau, mais…
 
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Je reproduis ici une brève conversation avec l’un des travailleurs en charge de manipuler l’une des cheminées qui crachaient régulièrement des flambées de feu, pour la plus grande joie du public qui y assistait :
« Bonsoir, y-a-t-il un message dans le spectacle, une relation métaphorique avec le passé industriel du port de Marseille, une revendication de la culture comme usine d’idées… ? »
« Non, nous sommes une compagnie qui travaille avec le feu. Nous faisons des spectacles dans les parcs, les places… ».
« Alors, il s’agit simplement d’une proposition esthétique. Il n’y a aucun sens derrière tout cela, aucune intention… ».
« Non… ».
« Quel est ce matériel qui flambe ? »
“De la paraffine. Comme la cire pour les bougies.”
« Et ce n’est pas toxique ? »
A ce moment-là, le travailleur a haussé les épaules.
 
La paraffine est un hydrocarbure dérivé du pétrole qui dans sa combustion dégage diverses substances toxiques variant en fonction de ce avec quoi a été mélangée la cire. Ainsi, la nuit du 3 et du 4 mai, Marseille s’est transformée en une énorme cheminée polluante – il faudrait connaitre exactement quel type de paraffine a utilisé la Compagnie Carabosse – qui durant plusieurs heures a sali, en plus des poumons de ses visiteurs, le ciel de cette Méditerranée qu’elle affirme tant admirer dans leur programme. Tout cela au nom de la culture…
 
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En tous cas, le public avait l’air ravi. Ces quelques milliers de bougies ont servi d’aliment vide, de fast-food, anxieusement dévoré par d’autres milliers d’appareils photos qui ont déclenché leurs flashes de façon hystérique à travers toute la géographie du Vieux-Port sans que personne ne semble se rendre compte que tout cela était dangereux – des centaines de pots de fleurs remplis de paraffine en flammes s’étendaient sur le trottoir et pendaient des réverbères sans aucune espèce de protection -, toxique et sans aucun sens. Pour toutes ces raisons, « Entre flammes et flots » fut une métaphore presque parfaite de ce que Marseille-Provence 2013 est pour une bonne partie de la société de cette région qui critique le manque de consistance et la vacuité de cette Capitale Européenne de la Culture. Une société qui se demande : que restera-t-il de Marseille quand se terminera le spectacle de MP2013 ?
 
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23 avril : Marseille, contre ses dirigeants ou contre l’Europe ?


 

Plus de trois mois après l’inauguration officielle de sa Capitale, les polémiques et les désaccords apparus à Marseille s’élèvent avec plus de force que ses propositions culturelles. Une des dernières en date : la subvention de 400 000 € que la Mairie de la ville a décidé d’octroyer à Adam Concerts pour la célébration d’un concert du DJ star David Guetta. Un soutien qui, en plus d’être économique, supposerait la cession gratuite du Parc Borély – un « jardin à la française » du XIXème siècle normalement fermé à tout autre type de célébrations culturelles – et qui ne se transformerait même pas en une nuit de bal gratuit pour ces citoyens, puisque le prix des entrées – remplissant les caisses d’Adam Concerts – coûteraient de 44 à 59 euros. L’emploi du conditionnel ici est nécessaire en raison du fait qu’après la création d’une plateforme citoyenne constituée de 70 000 signatures contre le concert et la promesse de la Mairie de reconsidérer le sujet lors du prochain conseil municipal, Guetta a décidé de renoncer à la subvention ainsi qu’au parc et de déplacer son spectacle au Dôme.
 
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Les marseillais brûlent le monstre de MP2013 pendant leur carnaval

Mais ceci n’est que le dernier d’une série de conflits qui viennent de loin et qui sans doute se prolongera dans la capitale des Bouches du Rhône jusqu’à la fin de l’année, et probablement au-delà… Parmi les principales plaintes citoyennes au sujet de la façon d’organiser la Capitale, les Marseillais font remarquer qu’une grande partie des musées et centres culturels sont toujours en construction (MuCEM, CEREM, …) ou en rénovation (Palais Longchamp) et ne seront ouverts au public que cet été, voire plus tard ; qu’entre 30 et 40 % du budget s’est volatilisé dans des dépenses administratives ; que l’événement est trop sous la tutelle de Paris (l’ex-directeur général et alma mater de la candidature Bernard Latarjet, l’agence de communication Claudine Colin et de nombreux artistes programmés viennent de la capitale de la France) ; que la vraie culture locale n’est pas bien représentée (le hip-hop marseillais est à peine programmé malgré sa réputation internationale) ; que de nombreux projets n’ont pas de durabilité au-delà de 2013 (le hangar du J1, cédé par le port de Marseille en échange de son aménagement à la charge des caisses de la Mairie et qui sera probablement fermé entre mai et octobre par faute de système de climatisation, retournera entre les mains de ses propriétaires à la fin de l’année et le Pavillon M, ‘Meeting Point’ de MP2013 et avec un coût de 3,5 millions d’euros pour sa construction et son fonctionnement, sera aussi démonté après 2013) ; que la plupart des subventions publiques de cet exercice sont tombées entre les mains de projets en lien avec MP2013 tandis que les associations culturelles de la ville, qui fonctionnent depuis des années et qui forment le tissu culturel de base, ont vu se réduire ses dotations et beaucoup d’entre elles ont commencé à fermer ; que MP2013 est plus pensé pour les touristes que pour les Marseillais…
 
Face à ce panorama, plus perçu par les secteurs proches de la culture que par les citoyens normaux – qui ont d’autres problèmes plus urgents et graves à gérer – ou par les touristes et visiteurs – qui se promènent plus ou moins satisfaits sur le Vieux-Port rénové et dans la poignée d’expositions de qualité diverse présentées jusqu’à présent –, il est important de se demander jusqu’à quel point les plaintes des Marseillais envers ses dirigeants sont pertinentes. Et pour cela, avant tout, il faudrait être clair sur ce qu’est une Capitale Européenne de la Culture.
 
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Accès au MuCEM et CEREM

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Le Pavillon M, un bâtiment qui disparaîtra à la fin de l’année

En 1985, l’actrice et ministre de la Culture grecque Melina Merkouri expose au Conseil Européen l’idée de désigner chaque année une ville européenne de la Culture, un titre qui retomberait sur les villes des états membres de l’Union Européenne. A partir de 1990, parallèlement, s’est implanté le Mois Culturel Européen, sous le même concept que celui de la Capitale mais à moindre échelle, pensé pour les pays externes à l’UE et qui disparaîtra en 2001. En 1999, l’événement a remplacé le nom de Ville pour celui de Capitale Culturelle de l’Europe et en 2005, après s’être rendu compte qu’il s’était converti en un facteur de développement local et régional, la désignation ne se décidait plus entre les mains des gouvernements des Etats membres mais passait à la charge de l’Union Européenne. Cette évolution montre comment l’UE, pas à pas, a monté un projet qui, au jour d’aujourd’hui, se propose “de faire ressortir la richesse et la diversité des cultures européennes » (et non pas de la ville choisie comme capitale) ; de « célébrer les liens culturels qui unissent les européens » (et non pas ceux qui unissent les citoyens à la Capitale choisie) ; « de mettre en contact les gens des différents pays européens avec les autres cultures et de promouvoir la compréhension mutuelle » (et non pas de mettre en contact les gens de la propre Capitale) ; et « de développer le sentiment de citoyenneté européenne » (et non pas de citoyenneté locale).
 
La Commission Européenne le dit clairement et, pour cette raison, il ne faut pas se leurrer : la Capitale Européenne est une initiative pour faire, avant tout, l’Europe – à ces fins, elle donne relativement peu d’argent (1,5 millions d’euros sur les 91 de budget total de Marseille, sans compter les 600 millions de plus investis dans les bâtiments) et surtout elle donne son label -, et non pas pour faire les villes. Et la culture est un moyen d’y parvenir. Pour être plus clair encore et traduire cela en directives concrètes, ces mêmes concepts basiques sont l’objet d’une liste de critères permettant de choisir la Capitale de chaque année.
 
Où sont les valeurs purement culturelles et artistiques de la ville dans tout cela, qui sont celles que réclament les marseillais ? Clairement, en second plan, et subordonnées à sa capacité à développer un projet et une image de l’Europe qui puisse intéresser Bruxelles. Quel est le bénéfice, alors, pour une ville qui est utilisée par l’Europe – plus ou moins en partie en fonction du caractère de ses citoyens et de celui de ses politiques – comme un porte-voix de certaines valeurs européennes pouvant être, ou non, les siennes ? La Commission Européenne est claire en cela aussi :
 
« En plus, les études montrent que l’événement est une opportunité valable pour : régénérer les villes, augmenter son profil international, stimuler le tourisme – jusque là on ne peut pas dire que les institutions de Marseille soient en train de mal faire leur travail -, de rehausser son image aux yeux de ses propres habitants et de procurer une nouvelle vitalité de sa vie culturelle ».
 
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C’est sur ces deux derniers aspects – l’image de la ville par ses propres habitants et les effets sur la vie culturelle locale – où les critiques des marseillais envers leurs politiques prennent plus de force et toute leur raison d’être. De nombreux citoyens ont peur du ridicule au niveau européen en raison d’un programme qu’ils considèrent faible et de gestionnaires pour le moins peu transparents à l’heure de gérer leur Capitale. Et de nombreux autres considèrent que la richesse et la diversité culturelle de la ville, au lieu de s’en trouver renforcée, s’est vue menacée par le passage de l’énorme machine qu’a impliqué MP2013 et les plans urbanistiques liés à celle-ci.
 
En tous cas, ces aspects qui devraient aussi favoriser la Capitale Européenne de la Culture ne sont rien de plus que les effets collatéraux – toujours mentionnés en second plan par l’Europe – d’un projet destiné tout d’abord à renforcer et faire, plus ou moins artificiellement, une patrie européenne, plus encore au moment où le continent coule au niveau économique et politique. Pour faire un parallèle, il ne s’agit pas d’un festival – celui de Marseille ou de n’importe quelle autre ville choisie – constitué d’une identité et une histoire propre et sponsorisé par une marque commerciale récupérant son soutien économique à travers la publicité, mais plutôt d’une marque propre – l’Europe –, qui crée son propre festival avec ses règles et ses intérêts, et qui achète chaque année l’emplacement et sa gestion avec des dotations d’argent communautaire servant à remodeler les villes. Ainsi, tous ceux qui à Marseille critiquent un évènement qui n’est pas pensé pour eux devraient se remettre en question avant tout : sont-ils contre leurs dirigeants ou contre le concept propre de Capitale Européenne de la Culture, un évènement qui, sur le papier, impose de fomenter d’abord l’Europe et de laisser les miettes aux citoyens et aux cultures qui les accueillent ?
 
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Probablement, contre les deux et ce, pour diverses raisons. Contre l’Europe, parce que peut-être dans ce cas-là, la Commission n’a pas compris que Marseille est une ville de cœur autant européen qu’africain, mais pas européen – et encore moins africain – de cette façon qu’ils ont de le refléter. Et contre ses dirigeants parce qu’il y a des anciennes capitales qui ont su être plus flexibles, comptabiliser les intérêts, satisfaire les aspirations de ses citoyens au-dessus de leurs prémisses européennes et arriver à faire en sorte que ces miettes que laisse toujours la Capitale finissent par être de succulents gâteaux pour le tissu culturel et économique de la ville. Et parce qu’une chose est d’engager un directeur parisien et une autre est d’autoriser 400 000 € à la légère pour un concert privé, pour ne pas mentionner d’autres attitudes politiques qui énervent la population.
 
C’est bien ainsi et c’est un signe de santé citoyenne de critiquer les problèmes qui ne fonctionnent pas de MP2013 mais, pour être les plus constructifs et effectifs possible, il conviendrait de marquer la différence entre le angle local et celui européen de ce sujet. Parce qu’après Marseille (et Košice, celle dont personne ne parle de ce côté-ci du défunt rideau de fer, comme là-bas ils ne parleront pas de Marseille et comme personne ne se souvient du nom des capitales de l’année précédente ni aucune ville ne se préoccupe de ce qu’est la Capitale jusqu’à ce que vienne son tour, signal clair de l’artificialité de l’évènement) viendront d’autres villes. Et parce que les choses qui ne plaisent pas de l’Europe peuvent et doivent se changer entre tous, depuis ses affaires culturelles jusqu’à ses façons de gérer les crises économiques. Si David Guetta, « l’artiste le mieux payé de France », est tombé, qui ne pourrait pas tomber ?…
 
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4 avril: La Friche, fer de lance de Marseille, contraint de se redéfinir après MP2013


 

Bien que beaucoup de gens – même marseillais – pensent que La Friche la Belle de Mai était à l’origine un lieu occupé par des artistes, il est plus certain que cette curieuse institution culturelle de Marseille, située dans une ancienne usine de tabac, est née depuis 1992 sous la tutelle de la Mairie et dans le but évident d’une future rénovation urbaine du quartier défavorisé qui l’hébergeait. En tous cas, ses quinze premières années d’histoire furent marquées par la spontanéité et le dynamisme des artistes résidents, temporaires ou établis, qui grâce à leur liberté d’action donnèrent au lieu une personnalité propre qui pourrait difficilement se répéter. Cependant, ces derniers temps et avec la nomination de Marseille en tant que Capitale Européenne de la Culture, ses infrastructures et son fonctionnement ont commencé à changer drastiquement. Marine Quiniou, depuis l’an 2000, et Paquito Bolino, depuis 1994, créateurs de Silex et Le dernier cri respectivement, ont vécu l’évolution de la Friche depuis l’intérieur et presque depuis ses origines. Leur point de vue privilégié permet de comprendre les nouveaux défis auxquels se trouve confrontée l’institution, une des principales marques culturelles de Marseille aujourd’hui et qui se situe souvent entre la légende et la réalité dans l’esprit de ses visiteurs.
 
 
Marine et Paquito - La Friche - Marseille blog
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Avec l’arrivée de MP2013, est aussi arrivé l’argent à la Friche. Est-ce pour un bien ou pour un mal ?
Marine Quiniou : Le principal changement qu’a vécu la Friche se trouve surtout au niveau de l’infrastructure : les nouvelles installations n’auraient pas pu exister sans la Capitale. Et c’est positif, parce que le lieu commençait réellement à se dégrader. Mais cela a eu aussi des conséquences au niveau de l’utilisation de l’espace qui, à mon opinion, sont un peu dramatiques.
 
Comment cela ?
M. Q. : Cela a supposé la mort de quelque chose qui était plus intégré. Maintenant j’ai un meilleur confort de travail mais je n’ai plus un contact aussi riche avec les gens de l’intérieur. L’espace s’est converti en simples locaux de projets individuels, alors qu’avant tout cela fonctionnait comme une équipe imbriquée d’où surgissaient les projets participatifs. Si j’arrivais ici aujourd’hui, pour commencer, cela me couterait beaucoup plus de connaître les gens et je ne ferais pas des projets en commun.
 
Paquito Bolino : La Friche était avant un lieu beaucoup plus chaleureux et maintenant il y a de grands couloirs, tout le monde est enfermé dans son bureau… Avant, pour n’importe quelle production, tu t’arrangeais, tu faisais du bricolage et tu créais le projet. Maintenant il faut que tu aies plus de moyens parce qu’il y a des exigences – de sécurité, de pompiers,…- qui avant, n’existaient pas. Tout est devenu plus institutionnel parce que ceux qui ont mis l’argent ont voulu que cela en soit ainsi.
 
Y-a-t-il eu d’autres changements ces derniers temps ?
M. Q. : Au début, il y avait une priorité pour la création théâtrale. Après cela s’est orienté plus vers l’art contemporain mais cela restait un espace de travail, de production culturelle, et non pas un lieu pour le public. Et quand tu le vois maintenant, 20 ans après, tu vois qu’il s’est essentiellement converti en salles de spectacles. Ce n’est pas la même philosophie, et cela n’est que le début d’un nouveau chemin.
 
P. B. : Je ne trouve pas cela dérangeant d’ouvrir au public. Au contraire, je crois que c’est le minimum que doit faire un lieu qui reçoit de l’argent public. Mais ce qui a changé, c’est la manière de gérer le site. Comme maintenant elle est plus organisée, la Friche est devenue un organisme culturel plus classique, avec des postes de pouvoir et qui doit montrer à la ville qu’il est professionnel.
 
Pourrait-on dire que La Friche est devenue plus commerciale?
M. Q. : Je crois que c’est plus profond que cela. Jusqu’à il y a peu La Friche était un lieu particulier qui ne pouvait pas se reproduire dans un autre endroit et maintenant nous courrons le risque de perdre les liens personnels et les synergies que nous avions et qui rendaient le projet spécial.
 

La SCIC qui gérait La Friche ne peut pas y remédier ?
M. Q. : Il y a un certain manque de confiance des résidents en ce qui concerne la façon dont cette société fonctionne. Les choses évoluent de façon pas toujours très claire ni très démocratique… Pour nous les résidents de base, nous n’avons pas d’information de comment se prennent les décisions et ceux d’entre nous qui font partie de ce groupe – sont représentées aussi les institutions publiques et d’autres partenaires sociaux – sont un peu inquiets de voir comment tout cela fonctionne. Il y a une espèce de fatalisme entre nous. Pour cela, nous envisageons de créer une association de résidents pour avoir plus de force, parce que nous sommes tous séparés, chacun dans nos bureaux… Mais on ne peut pas dire qu’il y a une implication énorme entre nous à ce sujet-là… Je crois que nous sommes tous un peu en mode d’observation et l’année prochaine, toute cette nouvelle réalité commencera à changer de vérité.
 
P. B. : En ce moment, tout est focalisé sur MP2013, mais ce qui est important, c’est de savoir ce qui va se passer en 2014. Des travaux ont été réalisés pour cette année en arguant que le mode de gestion allait changer, qu’il allait y avoir de nouvelles conventions, mais pour le moment, nous attendons la fin de 2013.
 
La Friche est en transition…
M. Q. : … et son futur dépend du type de résidences auxquelles vont être dédiés les prochains budgets : la clé est de savoir comment va être utilisé l’argent. Ici, il y avait depuis le début un projet de développement urbain lié à d’autres plans que sont déjà en train de se mettre en place dans la ville. Et il ne faut pas oublier que dans peu de temps, il y a les élections municipales. L’évolution logique serait que La Friche se convertisse en un territoire de planification urbaine avec des commerces et des bureaux à l’intérieur…
 
Ce ne sont pas non plus les artistes locaux qui gagnent avec MP2013 à La Friche ?
P. B. : Avec MP2013, c’est l’immobilier qui a gagné ici. La ville a gagné un nouvel équipement culturel et les institutions ont mis beaucoup d’argent pour rénover l’espace mais je ne crois pas que l’année prochaine, ils donnent plus d’argent pour la programmation. J’ai l’impression que les politiques ont pensé ce lieu simplement comme un joli gâteau terminé, mais après il faut le remplir et faire en sorte qu’il continue. La question va être de comment trouver l’argent après. Vont-ils faire des bureaux et tenter de louer des espaces ? Va-t-il y avoir des entreprises privées qui font du mécénat ?
 
M. Q. : Beaucoup d’argent a été investi ici et cela serait bien de savoir pourquoi. Parce que ça m’étonnerait que cela soit pour les artistes. Le nouveau chemin pour La Friche a déjà commencé et tout ce que nous pouvons faire maintenant est de voir comme nous travaillons avec cela.
 
P. B. : Et la situation en est pour le moins étrange. En effet, c’est un espace qui appartient à la ville et 80% de sa structure est subventionnée. Comment peux-tu être en conflit avec les gens qui te donnent de l’argent pour manger tous les jours ?
 
Vous sentez que c’est le début de la fin?
P. B. : Je te le dirai dans un an.


 
 
 
 
 
 

4 mars: Christine Breton : “La modernité de Marseille se trouve aujourd’hui dans les quartiers Nord”


 

Quartiers Créatifs est un des projets clé de Marseille-Provence 2013. Son objectif est de produire des objets et des actions culturels en partage avec les habitants des aires de la capitale inscrits dans le processus de rénovation urbaine, entre autres ceux appelés « les quartiers nord ». Ces zones sont pour la plupart des espaces périphériques déprimés économiquement – avec un fort taux de chômage et un abandon certain des infrastructures culturelles et de transport – et où se sont installées historiquement les populations immigrantes. Soutenus par la Capitale Européenne de la Culture, des artistes locaux et étrangers s’y sont présentés au cours des derniers mois avec de nombreuses idées allant de la réalisation de « performances » à la construction de jardins et de belvédères prétendant donner un nouvel air à ces lieux historiquement oubliés. Ceux qui ont débarqué dans les quartiers des 15ème et 16ème arrondissements peuvent compter sur Christine Breton, une ancienne conservatrice du patrimoine qui travaille ici depuis 1996 et qui s’est convertie en une figure essentielle tant pour ses habitants que pour les acteurs culturels et les institutions locales. Peu de personnes dans le treillis complexe socio-politique de Marseille ont réussi à gagner, comme elle l’a fait, la confiance de ces secteurs.
 
Christine Breton
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Jusqu’à quel point faites-vous partie de MP2013 ?
Je ne fais pas partie de Quartiers Créatifs mais comme je connais le terrain et l’histoire, ils me demandent quelques fois que je collabore avec eux. J’ai parfois l’impression de servir de traductrice ou de « fixateur » – la personne locale qui aide les journalistes étrangers à se déplacer dans des zones compliquées, particulièrement en guerre-. D’un autre côté, je participe à deux projets labellisés MP2013, qui sont le GR 2013 – 360 kilomètres parcourus en relais en un week-end et de nombreuses promenades accompagnées par des artistes locaux qui révisent le patrimoine culturel de la région –, et l’Hôtel du Nord – une initiative qui ouvre les maisons des voisins pour héberger les touristes et les curieux -.
 
Les propositions de Marseille pour cette année dans ces quartiers vous semblent-elles positives ?
La question ne se pose pas de cette façon : nous n’attendons pas quelque chose de MP2013, mais plutôt de leur faire des propositions. Nous ne faisons que réaliser notre travail, MP2013 est un partenaire pour nous. J’apprécie qu’ils aient eu confiance en nous et que sans nous connaître ils nous aient soutenus financièrement pendant ces quatre ans, mais ils disparaîtront après et nous, nous continuerons. Pour nous, le défi est pour janvier 2014. Après le passage de cette énorme machine qu’est la Capitale Européenne de la Culture, il faut se maintenir en vie.
 
Votre projet vient de loin mais certains des projets de Quartiers Créatifs vont avoir lieu et après disparaître. Que pensent les gens du quartier de ce que sont en train de faire ici les artistes ? Y-a-t-il une bonne connexion entre les uns et les autres ?
Ce n’est pas une question de connexion, c’est plus fort que cela : ce sont les habitants qui les reçoivent dans leurs maisons et qui les emmènent visiter le quartier. Et ils ne se posent pas la question si leurs projets sont bons ou non. On ne les juge pas, nous ne sommes pas responsables de l’art contemporain, nous ne sommes pas les dirigeants d’une galerie ni commissaires d’exposition. Les artistes ne viennent pas ici faire un travail social. Ils vivent avec nous et nous partageons, simplement. Après, nous verrons ce qui en sort, bien que quelques fois nous fassions des critiques et que nous planifions ensemble. Nous sommes toujours dans le dialogue et l’hospitalité. Et je crois que c’est plus juste ainsi parce qu’autrement, l’artiste se convertit en l’arrivée d’un « Jésus Christ », et cela ne fonctionne pas de cette façon. Un artiste, c’est vous, c’est moi, c’est la dame qui vit ici et qui nettoie sa maison… Nous n’attendons rien d’eux, nous vivons ensemble.
 
Une bonne symbiose…
Notre vie change et la vie des artistes change. C’est pour cela que les concepts d’ « habitation » et du « promenade » sont importants, parce que nous travaillons de cœur à cœur. Nous ne sommes pas dans le « mètre carré d’exposition » ni dans l’économie ou la consommation culturelle. Nous ne nous posons pas la question du public. Il n’y a pas de différence entre créateur et public, nous sommes continuellement en train de travailler, bien qu’après, peut-être, nous allions voir un musée. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de penser en réseau, dans un processus à long terme.
 
D’où venez-vous ? Comment êtes-vous arrivée dans les quartiers Nord de Marseille ?
Je suis une “pied-noir” de Kouba, dans la banlieue d’Alger. Comme tout le monde, je suis arrivée en France en 1962. J’ai fait mes études supérieures d’Histoire et d’Art contemporain à Grenoble ; j’ai travaillé au Musée des Beaux-arts et je l’ai laissé en 1983 parce que je me suis rendue compte que les nouveaux créateurs ne pouvaient pas travailler dans un espace comme celui-ci. Les musées ne sont rien de plus qu’un ensemble de contraintes, surtout pour ceux qui font des installations ou du land-art, et de plus, à ce moment-là, les artistes commençaient à travailler dans les villes en occupant l’espace social, et il fallait suivre cette tendance aussi. En 1987, à la mort de Gaston Defferre, ancien maire de Marseille, je suis venue ici en tant que responsable de la politique culturelle de la ville. En 1996, fut créé un poste de conservateur du patrimoine sous la responsabilité scientifique du Conseil de l’Europe. Il s’agissait de prendre les directives patrimoniales européennes et de les appliquer sur une grande superficie dans une planification territoriale qu’il y avait ici, dans les 15ème et 16ème arrondissements. J’ai donc d’abord suivi la création contemporaine pour ensuite arriver dans ces quartiers.
 
Comment abordez-vous un tel défi ?
Il s’agissait de réaliser la construction symbolique d’une ville. Pour moi, il n’y a pas de différence entre le social et le culturel, il faut arrêter de séparer les choses.
 
Comment se construit symboliquement un lieu ?
Il y a un certain temps, ce quartier était un énorme quartier industriel de Marseille. Il y avait des hauts fourneaux pour la construction navale, des ateliers de réparation, d’énormes usines de tuiles, de briques, de tommettes… Tout le grain qui arrivait des colonies africaines et d’Asie pour produire l’huile arrivait par bateau, était déchargé dans les usines qui étaient un peu plus par là où il était travaillé, il retournait en chaîne dans une autre usine où l’on faisait le savon et revenait pour être chargé dans les bateaux. Il ne nous reste maintenant plus qu’à courir après les pelleteuses pour tenter de faire les dernières photos afin de ne pas oublier. Il ne reste rien de tout cela à part les humains, parce qu’il y a beaucoup de personnes âgées qui ont connu cette activité et leur mémoire est la seule chose qui résiste.
 
Comment avez-vous essayé de protéger tout cela ?
Surtout, je n’ai pas voulu faire des musées ou des structures centralisatrices ni élaborer une histoire comme un pouvoir. J’ai développé une communauté patrimoniale, c’est-à-dire, une communauté de personnes sur le territoire qui dit : c’est cela notre patrimoine. Cela pourrait être un mur, un savoir-faire, un conflit entre deux communautés qu’il faut gérer… Les gens m’appelaient et je les aidais à rédiger leurs dossiers. Par exemple, après quatre années de travail, nous avons obtenu que la cité Saint-Louis, des anciens logements sociaux des années 20 que le propriétaire voulait vendre, soit déclarée patrimoine du XXème siècle et qu’elle soit protégée. Nous avons publié un livre sur une école de filles à Saint-André, juste à côté d’ici, où ont participé quatre générations de femmes : un siècle d’histoire. D’histoire liée à l’industrie, parce que la plupart étaient des ouvrières, leurs filles ont été des secrétaires, les suivantes, des professeurs… Et pour que la mémoire revive, depuis l’an 2000, pendant les Journées Européennes du Patrimoine, le deuxième week-end de septembre, le quartier ouvre ses portes aux gens de l’extérieur et les habitants font les visites où ils expliquent leur histoire.
 
Mémoire collective…
Toujours, parce que nous sommes obligés de faire société. Je suis conservatrice du patrimoine, je ne travaille pas la mémoire individuelle. Pour cela, il y a les artistes et d’autres gens qui le font très bien.
 
Cependant, vous avez décidé de ne pas vivre dans le quartier. Pourquoi ?
Parce que je n’ai pas de voiture et c’est la fin du monde ici à partir de 20h30. Il n’y a plus de bus parce que la ville a peur de ses quartiers nord et les sépare. Depuis les années 50, peu à peu, séparer, séparer, séparer… et, au jour d’aujourd’hui, ceux qui viennent faire les promenades avec nous sont les marseillais qui ne veulent pas être séparés.
 
Pourquoi ne pas rester tranquille autour du Vieux Port?
Parce que c’est aussi ma ville et que je l’aime. Très simplement : ça, c’est Marseille. Et, pour moi, la modernité de Marseille aujourd’hui se trouve ici et les défis sont immenses. Ici, c’est une question de vie ou de mort. Ici, il n’y a qu’une seule solution : il faut vivre. Et nous apprenons à le faire avec rien, avec un budget très petit, mais à la fois aussi avec des économies monstrueuses parce qu’une politique de planification de territoire c’est un monstre. Vous savez qu’il y a un projet de métropole avec Aix-en-Provence, Vitrolles, l’Etang de Berre… Or, dans cette nouvelle planification, les quartiers Nord de Marseille, où l’on mettait les pauvres, les ouvriers et les immigrants, ce ne sont plus les quartiers périphériques sinon le centre.
 
 
 

13 février : Vestiges de Marseille


 

Jusqu’au 15 avril prochain, Marseille accueille une des expositions les plus intéressantes de sa Capitale culturelle 2013. Les photographies panoramiques de vestiges grecs et romains de Josef Koudelka capturées dans 19 pays méditerranéens pendant plus de deux décennies sont exposées au Musée de la Vieille Charité situé dans l’antique et agréable quartier de pécheurs du Panier. Delphes (Grèce), Palmyre (Syrie), Alexandrie (Egypte), Dougga (Tunisie), Tipasa (Algérie) ou Rome (Italie) sont quelques uns des espaces mis en lumière par ce photographe tchèque, membre de l’agence Magnum depuis 1974 et qui durant sa longue carrière a photographié des gitans, l’invasion soviétique de Prague en 1968, une approximation visuelle de l’expérience de l’exil et les ruines industrielles du Nord de la France, entre autres sujets.
 
“Il y a une poésie et une intelligence qui mêlent la perfection des lieux choisis par les bâtisseurs, l’architecture en ruine, l’histoire dont ils témoignent, ses valeurs”, explique Koudelka sur « Vestiges », une exposition inachevée et, selon lui, probablement inachevable, puisque son intérêt pour ses lieux n’a cessé de croitre depuis 1991. “Il y a dans ces destructions du temps et dans ces survivances, une force qu’il faut rendre présente, qu’il faut «représenter»”.
 
Josef Koudelka
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Koudelka, qui a du publier de façon anonyme ses photos de Prague par peur des représailles et quitté son pays en 1970 et s’est fait apatride, a commencé à utiliser en 1986 le format panoramique, personnage central de cette exposition. Un an plus tard, il a été naturalisé citoyen français et il vit actuellement entre Paris et la capitale tchèque.
 
Après avoir vu cette exposition, de retour à la maison ou à l’hôtel, on peut consacrer son temps à photographier mentalement, – comme l’a fait pendant les presque trois ans d’emprisonnement dans un camp nazi Henri Cartier-Bresson, dont Koudelka était un grand ami -, les vestiges de Marseille, une ville elle aussi plein de destructions et de survivances qui témoignent, souvent avec dureté, de son histoire et de ses luttes de valeurs.
 
 
Le Fort Saint-Jean
La construction de ce fort a été exigée par le roi Louis XIV au milieu du XVIIème siècle tant pour la protection du port que pour démontrer à la population rebelle qui commandait à Marseille : les canons, au lieu d’être dirigés vers la mer, pointent vers la ville. Sa construction supposa l’expropriation et la destruction de nombreuses maisons particulières. Depuis 2009, le Fort Saint-Jean est l’objet d’une profonde rénovation liée à l’ouverture prochaine du Musée des Civilisations Européennes et de la Méditerranée (MuCEM) dans le cadre de la Capitale Européenne de la Culture 2013.
 
Fort Saint Jean Marseille
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La Major
Sainte-Marie-Majeure, ou « La Major », est l’unique cathédrale construite en France au XIXème siècle et c’est l’une des plus grandes érigées depuis le Moyen-âge. Ses pierres vertes de Florence et son marbre blanc de Carrare se dressent sur une antique église paléochrétienne et sur un temple postérieur romain. Les œuvres de rénovation du quartier de la Joliette arrivent aujourd’hui jusqu’à ses pieds.
 
La Majeur Marseille
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La Porte d’Aix
En 1784, ce bâtiment commémorait la fin de la Guerre de l’Indépendance de l’Amérique et en 1823, il célébrait le triomphe des campagnes militaires françaises en Espagne. Aujourd’hui, il sert d’entrée à un quartier d’origine éminemment africain rempli de marchés de rues et ses abords seront rénovés dans le cadre du projet polémique d’urbanisation Euroméditerranée.
 
Puerta de Aix Marseille
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les Docks
Au XIXème siècle, Marseille était un des ports les plus importants du monde et, en pleine apogée économique, ont été construits des magasins – en pierre, pour éviter la menace du feu- qui emploieront 6 000 travailleurs et qui avec ses services de douane, surveillance de marchandises et connexion ferroviaire étaient un des joyaux nationaux. Aujourd’hui, le projet de rénovation de la Joliette prévoit d’héberger dans ses installations jusqu’à 80 commerces et restaurants, en plus de bureaux.
 


Docks Marseille
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1 février : Marseille revendique sa multiculturalité pour 2013


 

D’origine grecque et au passé romain, lieu d’accueil des arméniens (1915 : génocide arménien), des russes (1917 : Révolution russe), des espagnols (1936 : la Guerre civile), des italiens, des corses, des antillais, des algériens, des tunisiens, des marocains, des sénégalais, des comoriens…, avec 12% de sa population actuelle composée d’immigrés et près de 40% des moins de 18 ans d’origine étrangère, Marseille est une ville où le cliché de la multiculturalité, celui dont abusent tant les grandes capitales pour vendre tout type de tourisme et de projets, est, pour le meilleur et pour le pire, assuré. L’identité marseillaise est par conséquent variée et regroupe autant les riches qui renoncent à sortir de leurs quartiers du sud parce qu’ils détestent ce centre si chaotique, sale et bigarré, que les immigrants des quartiers pauvres et conflictuels du nord, berceau du hip hop local dans les années 80. Elle se compose tout autant des marseillais de toujours amants du pastis, de la pétanque et de beaucoup d’autres coutumes agréables moins typiques, des français de diverses régions venant étudier à Aix-en-Provence ou à la recherche du soleil et de nouveaux défis professionnels, des familles de maghrébins et subsahariens entrant en Europe par ce port historique et résidant ici dans l’attente de trouver leur propre destin dans le pays, des chercheurs internationaux de Luminy, des classes moyennes – presque privilégiées dans cette métropole si inégale et punie économiquement -, des artistes et aventuriers de différentes catégories qui choisissent la ville pour sa légendaire liberté – bien que celle-ci commence déjà à s’écouler par les égouts -, ou des jeunes du sud du continent et d’Amérique latine qui débarquent à la recherche de n’importe quel emploi fuyant de vieilles ou nouvelles crises. Marseillais – de pure souche, d’adoption ou de passage –, ils le sont tous et, bien que ce ne soit pas toujours la culture qui leur importe le plus, chacun d’entre eux a sa propre vision de ce que devrait être la Capitale de Marseille-Provence 2013.
 


Dino y Arno
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Dino (premier en partant de la droite), avec son assistant, et Arno (second sur la gauche) avec sa famille

 

Dino. Algérien arrivé à Marseille en 1992 et propriétaire de la pizzéria Dino.
(Distance en ligne droite entre Alger et Marseille : 755km)
 
« La Capitale est importante parce que Marseille a une mauvaise image et cela va attirer beaucoup de gens et du travail. Je crois que c’est quelque chose de principalement touristique, pour ceux qui vont venir nous visiter, mais c’est bien, parce qu’ils ont construit de nouvelles structures qui après serviront aux marseillais et qui vont donner leurs fruits plus tard. Avant d’arriver ici j’ai beaucoup voyagé, et maintenant je suis bien à Marseille : en été il y a la plage, les parcs… mais en hiver c’est mort, donc la Capitale de la Culture c’est bien. Avant, à Marseille il n’y avait rien. Là il y a beaucoup de culture et de nombreuses nationalités différentes mais … avec MP2013, ils vont représenter toutes les cultures de la ville ? ».
 
Arno. Parisien arrivé à Marseille en 2010 et client de la pizzéria Dino.
(Distance en ligne droite entre Paris et Marseille : 661 km)
 
« La question que vous me faites est révélatrice de ce que nous entendons depuis un certain temps : que Aix-en-Provence, Marseille et Toulon ne sont pas capables de s’entendre, que l’organisation de MP2013 est mauvaise, que beaucoup d’argent a été dépensé dans l’administration et peu dans les artistes, que les artistes viennent de l’extérieur et ne sont pas marseillais, que Marseille est une ville très culturelle et très cosmopolite mais que cette création locale sera laissée de côté… Et d’autre part, il y a ceux qui vendent MP2013 et qui disent que ça va être magnifique, que cela va supposer une rénovation pour la capitale… Entre les deux, il y a ce qui va se passer. Nous espérons tous que cela rénove l’image du lieu qu’a le reste du monde, que cela apporte des affaires pour les commerçants et que cela soit le signe d’un changement qui continue pour le futur. Nous aimons tous Marseille et nous ne voulons pas que cela soit une ville–vitrine de marketing territorial. Le jour de l’inauguration, nous avons vu le spectacle de cirque aérien du Cours d’Estienne d’Orves qui a fini avec de la musique techno et électro, quelque chose qui peut plaire un peu à tout le monde et qui n’a rien à voir avec Marseille. Ensuite, nous sommes montés à Notre Dame du Mont, à côté d’un restaurant de tajine qui avait mis de la musique orientale à fond et où il y avait plein de gens en train de danser, à l’intérieur et à l’extérieur. Pour ma part, j’espère que MP2013 ressemble à cela et qu’il y ait un véritable échange de cultures, que nous nous rencontrions et que nous partagions notre musique et notre gastronomie, par exemple, au lieu d’une année de grands spectacles pouvant plaire à n’importe quelle ville de n’importe quel pays. J’espère que cet événement réussisse à montrer que Marseille est une métropole de demain, qu’avec tous ces mélanges elle nous apprend qu’ici est en train de se passer ce qui va arriver dans le monde du futur ».


 
 
 
 
 

22 janvier : Marseille, une ville en guerre et en fête


 

Le jour où François Hollande, après un conseil de défense, comparaît au Palais de l’Elysée pour expliquer l’intervention militaire française au Mali (où l’ombre des motivations économiques commence à émerger) et après la tentative ratée pour libérer l’espion Denis Allex en Somalie (opération qui s’est soldée par une vingtaine de morts, dont celle du séquestré), Marseille, la deuxième ville du pays, inaugure dans ses rues une grande fête avec feux d’artifices, spectacles lumineux et aquatiques, acrobaties aériennes, concerts et bals afin de célébrer le lancement de sa Capitale Européenne de la Culture. Du presque jamais vu dans l’histoire de la ville, ses rues se sont remplies de gens, principalement de marseillais curieux et désireux de voir enfin en quoi se matérialiserait ce rendez vous d’une durée d’un an faisant tant parler de lui, aussi d’élites parisiennes et internationales invitées pour l’organisation et par les galeries les plus chics de la ville, et de personnes de la région et de toute la France attirées par la culture et la perspective d’un weekend end différent et festif.
 
Espectáculo agua Vieux Port Espectáculo Estienne d'Orves
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Spectacle aquatique du Vieux Port                                                  Le plein pour le numéro aérien du Cours d’Estienne d’Orves
 
Marsella concierto
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Nuit de flamenco sur la place Thiers

Les eaux normalement huileuses du Vieux Port ont été baignées de jets de couleur dessinant de belles formes dans le ciel, le Cours d’Estienne d’Orves s’est rempli de centaine de milliers de plumes lancées par des anges volants, les places et les rues ont accueilli la musique et l’ambiance festive jusqu’à l’aube et Notre-Dame de la Garde, comme depuis plusieurs siècles, le protégeait depuis ses hauteurs ornée d’un nouveau costume de lumières et de canons lumineux. Bien que d’une façon générale les spectacles n’ont pas été d’une qualité artistique remarquable, il ne fait pas de doute que la citoyenneté a fonctionné et qu’elle a fait sienne une célébration qui se voulait prétentieuse mais qui a fini par être surtout populaire. Si certains étrangers ont pu la trouver médiocre, les marseillais ont profité de ce chaos de la rue et peu sophistiqué, ce qui dans le fond leur plaît. La fête a triomphé mais, dans tous les cas, cette nuit-là Marseille n’a pas été Capitale européenne de la Culture. Peut-être du Spectacle, un concept qui a envahit presque tous les milieux de notre système économique et est devenu nécessaire aujourd’hui pour la survie de n’importe quelle activité, depuis la vente de chewing-gums, jusqu’à la composition d’une équipe sportive. Je doute qu’aucune des expositions de 2013 ne remporte le succès d’affluence dont aura bénéficié cet évènement.
 
Edificio BataPolicía Marsella
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une chaîne de policiers sur la Canebière surveillant l’accès au Vieux Port
 
 
 
 
 
 
Manifestation dans le bâtiment Bata

Le 12 janvier, jour où Marseille inaugurait sa Capitale, le collectif Atelier Feuillants profitait de la visibilité de la fête afin de faire connaître sa lutte pour la défense de l’immeuble Bata contre les guerres urbanistiques qui ces dernières années ont assaillies la ville et afin d’expliquer son projet de le convertir en un espace de démocratie participative, avec salles d’exposition, débats et appartements à louer. C’était sa manière à lui de faire une campagne de marketing, elle aussi basée sur le spectacle et nécessaire pour survivre face à ses puissants adversaires économiques. Ce jour-là, la ville était prise par la police (peut-être parce qu’Hollande avait élevé le niveau d’alerte anti-terroriste après l’intervention en Afrique) et les mêmes qui, d’une main, demandaient à un peuple sa coopération sous la forme d’une grande clameur simultanée à 19h résonnant à travers toute l’Europe, de l’autre, le surveillait de près afin que rien ne s’éloigne du scénario préétabli.
 
SDF 0 Marsella SDF Marsella
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Un sans-abri sur le port un peu avant le début de la fête                Boulevard d’Athènes
 
SDF 2 Marsella SDF 3 Marsella
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Une famille composée de trois membres installée dans la rue          Couple roumain, sur le boulevard d’Athènes
 
SDF 4 Marsella
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La Canebière à la hauteur des Réformés

La nuit où divers collectifs donnèrent un autre sens à la grande fête de Marseille-Provence 2013 afin de revendiquer des causes plus ou moins perdues, sur la Canebière même, remplie de gens, et sur une rue perpendiculaire, le Boulevard d’Athènes menant à la gare Saint Charles, les indigents tendaient en silence leurs mains vers les visiteurs prenant les derniers trains de la journée afin de retourner à leurs maisons. Cependant, pour eux, ils ne s’agissaient pas d’une action de marketing pour une journée spéciale puisque dans les rues de Marseille, les SDF, nombreux, font l’aumône et dorment tous les jours de l’année et ce, depuis des décennies. En 2009, 26% des habitants de la ville vivaient sous le seuil de pauvreté (selon les critères français), une donnée qui au jour d’aujourd’hui n’a pas dû varier beaucoup. Pour eux, la fête du 12 janvier s’est résumé à recevoir une quantité plus importante de pièces dans leurs verres en plastique. Pure statistique due à l’augmentation extraordinaire de passants à aborder.
 
En dehors des circuits indiqués sur les dépliants que l’organisation a réparti avec des sourires, les marseillais ont célébré l’arrivée de la Capitale aussi dans leurs bars et boui-bouis de toujours, là où les clients se connaissent de vue (et si ce n’est pas le cas, échanger quelques mots suffit à se mettre à danser ensemble) et là où il n’y a pas besoin de grands spots et de scènes pour passer un bon moment n’importe quel autre jour de l’année. Les bars et terrasses habituelles, libérés de la masse des touristes, se sont remplis malgré la douce pluie qui tombait par moments. Et c’est peut-être cela le meilleur succès de la fête d’inauguration de Marseille-Provence 2013… Que ses concitoyens aient su la célébrer tout en conservant son caractère propre et sans se laisser embobiner par la prétention de fastes qui ne leur conviennent pas.


Marsella fiesta
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Fête improvisée dans un snack
 
 
 
 
 
 

11 janvier : Marseille inaugure sa Capitale européenne de la Culture dans l’incertitude


 

Demain s’ouvre officiellement la Capitale européenne de la Culture Marseille-Provence 2013, avec le déroulement d’une fête qui, à partir de 17h30, remplira tous les recoins de la ville de musique, installations et performances. Le programme annuel annonce 400 spectacles officiels entre concerts, expositions, conférences, ateliers, projections… répartis entre les 97 villes de cette région du Sud de la France. L’organisation espère 2 millions de touristes supplémentaires (en sus des 10 millions habituels qu’accueille chaque année la zone), 600 millions d’euros de revenus issus de ses activités et une large promotion internationale grâce aux reportages et informations couvrant l’évènement pendant toute la saison.
 

Au-delà des grands chiffres du programme, il est certain qu’avec cette capitale qu’elles inaugurent, les institutions de Marseille ont suscité beaucoup de méfiance et éveillé un manque de confiance parmi la population et les secteurs artistiques locaux. Une bonne partie de la société, échaudée comme beaucoup par les hypocrisies politiques (et plus encore dans cette ville à la réputation chaotique et corrompue), critique le fait que le gros des efforts ait été consacré aux grands évènements et infrastructures dont le but est de promouvoir la ville sur le plan touristique et urbanistique et au profit de peu de gens, au lieu de développer un vrai tissu culturel dont pourrait bénéficier le citoyen normal.


 
MuCEM b
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Etat des travaux du MuCEM, un bâtiment de 216 millions d’euros qui n’ouvrira qu’à partir de juin prochain

Selon les données officielles, des 91 millions d’euros de budget de la capitale française, approximativement les deux tiers seront destinés à financer ses offres culturelles, le reste servant à financer des activités internes (rémunération du personnel, communication, accueil des invités…). Cependant, des critiques signalent que « l’association qui gère l’année 2013 consomme 40 % de ses crédits en frais de fonctionnement et redistribue le reste aux plus gros opérateurs présents sur le territoire », laissant à l’extérieur du réseau les petits créateurs locaux. Cette forme de création à petite échelle, qui depuis toujours a été la marque de l’identité culturelle de Marseille et qui se confronte à celle des grands noms et des institutions à la mode parisienne, se sent maintenant trahie, voire même menacée, d’autant plus en raison des réductions des budgets culturels des derniers gouvernements français. De nombreuses associations légendaires de la ville subsistant grâce aux subventions ont fermé ou réduit leur activité ces derniers mois et la tendance semble aller plus loin avec l’entrée sérieuse de la France dans la crise.
 

Les nouvelles infrastructures créées spécialement pour le grand évènement de l’année méritent un chapitre à part. Marseille-Provence 2013 se vante d’inaugurer 10 espaces exceptionnels dédiés à la culture mais, bien que le chiffre soit séduisant, il est aussi entouré de polémiques. D’un côté, les 600 millions d’euros investis dans les projets de grande envergure n’ont pas réussi à convaincre ceux qui défendent l’art plus populaire. D’un autre côté, plusieurs d’entre eux ont déjà annoncé qu’ils n’ouvriraient leurs portes qu’à partir du mois de mars et, dans le cas du MuCEM (Musée des Civilisations d’Europe et de la Méditerranée, d’un budget de 216 millions d’euros), voire même seulement à partir du mois de juin, l’évènement Capitale de la Culture déjà à moitié écoulé. D’autre part, depuis 2010, plusieurs des vieux centres emblématiques de la ville ont profité de l’arrivée de ce financement pour se rénover en prévision du rendez-vous, fermant leurs portes et réduisant l’offre culturelle de la ville drastiquement au cours de ces deux derniers années.
 

Face à la vision de la culture qu’ils considèrent biaisée, une partie des artistes locaux se sont regroupés pour organiser le OFF de Marseille, une plateforme très active à travers laquelle les créateurs qui se sont retrouvés en dehors du programme officiel présentent leurs propositions les plus risquées, alternatives et projets à plus petite échelle. Mais, comme on le sait, le système trouvant toujours des mécanismes pour absorber ses propres dissidents jusqu’à les neutraliser (le fait que le site web officiel de MP2013 propose un lien à celui du OFF en est déjà un signe en soi), l’Alter Off 2013 a surgi et il se présente comme « l’unique vrai Off qui montre la richesse et la diversité culturelle de Marseille et de la Région ». Cependant, cette course pour essayer d’être le plus underground ne satisfait pas non plus tout le monde et il y a déjà un secteur de la société qui, sans être officiel, n’a pas confiance dans le OFF et dans le Off du OFF en raison de la discutable qualité artistique de ses propositions ultra-alternatives… Un bobard très marseillais.


 
Vieux Port Marsella
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Dernières retouches au Vieux-Port, qui est resté fermé durant presque toute l’année 2012

A partir de ces quelques éléments, on peut déjà se faire une idée du bouillonnement culturel dans lequel, pour le meilleur ou pour le pire, se convertira Marseille pendant l’année 2013 avec de grands défis organisationnels et politiques (et nous espérons avec de grandes propositions culturelles aussi, bien que son programme pêche encore par un manque de définition des contenus) qui vont échauffer les débats sociaux et dans lequel certainement les succès et les erreurs se feront valoir avec la même énergie par ses défenseurs ou ses détracteurs.
 

Le sort en est jeté pour Marseille et demain aura lieu l’épreuve de feu. Ce sera l’opportunité pour les organisateurs de démontrer que les critiques qui leur ont été faites étaient infondées, ou bien ce sera la confirmation de leurs peurs et de la méfiance d’une société divisée qui, au jour d’aujourd’hui, n’a toujours pas compris le sens du principal évènement devant leur servir de carte de visite au niveau international pendant une année. Il est certain que la lutte que connaît Marseille entre ses visions divergentes et ses divers programmes offrira un très intéressant et prolifique matériel pour réfléchir à ce que devrait être la culture dans cette Europe en piteux état aujourd’hui.

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